Économie et Société
Un point intéressant et qui revient comme un leitmotiv, lorsque l'on tient des discussions militantes, c'est que l'interlocuteur confond souvent Économie et Argent. L'Économie, c'est l'ensemble des rapports de production et de consommation. L'Argent, ce n'est qu'une petite partie de l'Économie, et du point de vue historique une des dernières inventions. Confondre système économique et système monétaire, c'est un peu comme confondre Travail et Salariat, ou bien Labeur et Spéculation.
En effet, si le système économique est quelque chose d'absolument inévitable (parce que nous autres êtres humains, nous devons absolument consommer pour vivre, et produire pour consommer), en revanche, on pourrait fort bien vivre dans une économie où l'argent n'existe pas, ou bien existe sous une autre forme, ou bien encore existe mais sans avoir autant d'importance qu'aujourd'hui.
Historiquement, la première pratique économique est le troc : les gens décident d'un commun accord de s'échanger tant de tel bien contre tant de tel autre. Et comme il n'y a pas de monnaie, et que les biens sont périssables, il y est impossible d'accumuler à long terme de grandes richesses, ce qui fait que les inégalités économiques sont moins criantes que de nos jours. Mais ce système est peu commode, et de plus, il ne faut pas songer à le rétablir, car la roue de l'Histoire ne tourne jamais à l'envers (ce système, appartenant à une économie pré-industrielle, ne saurait fonctionner dans notre système actuel).
Dans la mesure où nous vivons à présent dans une économie industrielle post-tayloriste (ce qui est dû, comme je l'expliquai ailleurs, à l'intrusion de la machine de Turing dans le système de production), nous pouvons envisager, --- comme un fait concret et non comme une vague utopie ---, un nouveau genre d'économie qui soit pleinement adaptée à ce système, et qui soit socialiste. Il s'agit de décrire la forme du socialisme au XXIe siècle, en quelque sorte.
Le pendant libéral de cette économie socialiste de demain, lui, existe déjà, ou en tout cas, il fait tout pour exister : il s'agit de cette énervante Nouvelle Économie, dont le discours dominant est ultra-libéral, --- mais dont le discours dominé est libertaire, ce qui ne nous laisse pas complètement sans espoir quant à l'avenir, puisque chacun sait que les systèmes économiques eux aussi sont dialectiques (c'est-à-dire contradictoires) et que leur évolution s'effectue via une négation de l'état de départ par une tendance révolutionnaire visant à créer quelque chose d'entièrement nouveau.
Donc le néo-capitalisme existe ou tend à exister : ou, pour le dire autrement, la crise radicale que l'introduction de la machine de Turing (et par conséquent, de l'ordinateur, de l'information et des réseaux répartis) est en train de laminer tout l'appareil capitaliste en profondeur, et de créer un nouveau système d'exploitation, peut-être encore plus inégalitaire que le précédent. En ce sens, si quelqu'un devait me répondre qu'il ne voit pas en quoi le travail exploité de la Nouvelle Économie (celui qui trime sur un ordinateur pour un salaire de misère et d'ineffables stock-options qui au final partiront en fumée), pourquoi ce travailleur, donc, a un potentiel révolutionnaire énorme, celui qui me répondrait cela, je lui répondrai ce que Marx disait déjà à propos des communistes vis à vis du mode de production pré-industriel : "nous n'avons que faire de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a aboli[e] et continue à l'abolir chaque jour". ( Manifeste du Parti Communiste, II.)
La grande question est : SACHANT QUE (1) le capitalisme mute vers une nouvelle forme plus virtuelle et plus sauvage, (2) les travailleurs exploités par cette nouvelle forme de capitalisme sont par voie de conséquence les plus aptes à transformer la société de façon révolutionnaire, et (3) la mutation en profondeur du capitalisme est due à : (3.a) la possibilité de traiter les outils comme des données, (3.b) la réplication à l'infini de la mémoire et (3.c) la communication instantanée de l'information d'un bout à l'autre de la planète ,ALORS, la question est : quel nouveau type de société plus égalitaire peut-on espérer voir naître de tout ceci ?
La réponse, bien entendu est double, contradictoire, au même titre que le système qui fait qu'on se pose la question. En effet, d'une part on peut, en réfléchissant sur la nature même des systèmes qui sont mis en jeu, déceler des "lignes de force" qui dessinent les contours de ce que seront les luttes de demain. Mais en même temps, on ne saurait avec certitude, ni même précision excessive, dire ce que seront ces luttes elles-mêmes, dans la mesure où elles dériveront d'une interaction entre bourgeoisie et prolétariat, d'une pratique et non d'une théorie aussi géniale soit-elle, --- dans la mesure où elles seront le résultat de la lutte et non d'un dogme. "L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes" !
Tentons cependant d'y voir un peu plus clair. Et pour cela risquons-nous à un peu de science économique-fiction. Deux valeurs en cours de réévaluation ont tout à perdre et rien à gagner dans le grand chambardement dont nous sommes témoins : la valeur Argent, et la valeur Travail. Valeur n'est pas ici à prendre au sens moral du terme, mais bel et bien économique : le Travail est quelque chose qui produit de la valeur, mais la valeur du Travail lui-même se déprécie un peu plus à chaque fois qu'on fabrique un robot qui peut travailler à la place d'un être humain. Regardons ce qu'il risque d'arriver à l'Argent et au Travail.
Je commence par le Travail : Norbert Wiener, le fondateur de la cybernétique, le vit de façon très aiguë et dès le départ, l'invention de l'ordinateur, c'est-à-dire en somme d'une machine capable de s'auto-engendrer, allait bouleverser l'économie. Ce que Wiener avait vu et dont ses contemporains n'avaient pas la moindre idée, c'est que, grâce à l'automation de ce que l'on considérait alors comme le privilège de l'espèce humaine (la conscience), une quantité considérable de Travail pourrait être effectuée, non plus par des agents humains, mais par des agents mécaniques. Et comme le dit Wiener, "lorsqu'une machine devient capable de faire un travail quelconque, l'homme qui effectue le même travail se rabaisse au rang de la machine". (Wiener, Cybernetics, préface) Il est bon de dire à ce sujet que Wiener n'était pas un scientifique coupé du monde et vivant dans une tour d'ivoire, mais qu'il essaya, aussitôt qu'il eut compris cette vérité profonde, de mettre en garde les syndicats. En vain. Nous payons aujourd'hui le prix de cette mécompréhension somme toute assez naturelle.
Donc, le Travail disparaît, non pas parce qu'il n'est plus besoin de produire des biens ou de dépenser de l'énergie, mais parce que le coût humain de la production diminue, et que l'effort se voit automatisé. Je prétends que c'est une évolution dans laquelle la classe ouvrière n'a rien à perdre et tout à gagner. Il est vrai qu'il y a des gens qui sont à tel point convaincu de la valeur sociale de leur travail qu'il n'accepterait pour rien au monde d'en être privé. Ceux-là sont véritablement intoxiqués par l'idéologie du travail, le "tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" judéo-chrétien. Mais quand c'est un robot qui sème le blé, Adam n'a plus à suer de son front. Il peut jouer, se cultiver ou faire de la musique. Il peut aussi travailler pour de bon, mais plus de façon économiquement décisive : non, plutôt par hobby. Le Travail comme Loisir : voilà le dernier terme, socialiste, de l'évolution économique !
Je dis bien, le dernier terme socialiste, car, malheureusement, aussi longtemps que nous vivrons dans une société capitaliste, basée sur la concurrence, la disparition de la valeur Travail ne se fera pas au profit de la classe ouvrière dans son ensemble, mais uniquement pour le bien d'une légion de petits profiteurs en tous genres, qui n'attendent qu'une chose : posséder plus d'outils de productions plus puissants, pour détenir par voie de conséquence plus de gratification dans une société (la nôtre) essentiellement marchande. Une société dans laquelle la place que l'on obtient est fonction de sa capacité à produire le plus possible de marchandises, et ce de la façon la plus efficiente ou abstraite possible.
Parlons à présent de l'Argent. D'abord, il faut bien préciser que l'on ne peut pas empêcher les gens de se livrer au troc : si, pour ne donner qu'un exemple, on se mettait à distribuer des tickets donnant droit certains à un repas, d'autres à un voyage, d'autres à un livre, etc., à la place de monnaie, alors très rapidement, les gens se mettraient à échanger ces tickets les uns contre les autres sur un marché parallèle, --- en somme, ils réinventeraient la monnaie.
D'autre part, une vérité importante est que, plus les marchés sont libres, moins les êtres humains le sont. Et réciproquement. Les libéraux objectaient aux communistes du Manifeste qu'ils voulaient "supprimer la liberté". Mais ce que les libéraux appelaient du si joli mot de "liberté", ce n'était rien d'autre que la "liberté de marchander". Et certes, de cette liberté-là, nous n'en voulons pas !
Aussi, si l'on part du principe que le fait d'avoir des vêtements, un repas, une maison, etc. sont des droits imprescriptibles de l'être humain, et non des questions de sous, alors il s'ensuit comme une évidence objective que ces droits doivent être assurés, non pas à travers une monnaie (c'est-à-dire des rapports marchands), mais à travers des considérations juridiques fondant le droit de chacun. Autrement dit, nous envisageons clairement une société dans laquelle on ne paie pas sa nourriture ni ses vêtements, mais dans lequel le Grand Réseau d'Ordinateurs Planétaire sait (parce que c'est enregistré) que nous existons et que nous avons droit à tant de nourriture et tant de vêtements aujourd'hui. Comment le sait-il ? Bonne question ! Ou bien on planifie, ce qui permet d'éviter la surproduction, mais est peu robuste, ou bien on recrée l'équivalent d'un marché temps réel, en donnant aux ordinateurs la possibilité d'être informés à tout moment des besoins des humains, et de calculer par voie de conséquence la production et la répartition la plus égalitaire possible des biens de consommation. L'avenir tranchera, sans doute en choisissant une solution médiane.
Il est à noter que j'ai parlé d'un Réseau Planétaire, et non d'un Ordinateur Central : en effet, le centralisme démocratique, --- malheureusement un des piliers du marxisme ---, est quelque chose de dépassé (et de surcroît plutôt dangereux). Le développement fulgurant de l'Internet nous l'apprend : il est possible de réaliser quelque chose qui ait la puissance d'un État, mais qui n'ait aucun centre de décision. D'ailleurs, d'entre le capitalisme et l'État-policier, c'est le premier qui dirige et le second qui suit le mouvement. Or, le capitalisme a des réseaux, mais il n'a pas de "centre". Où qu'on soit, on est toujours "au bord". Et seul un réseau peut lutter contre un autre réseau.
Mon lectorat estime peut-être que ce tableau que j'ai brossé d'une société socialiste sans Argent ni Travail est quelque peu idyllique. Voire même utopique. Il n'en est rien, et pour conclure, je montrerai à quel point disparition du Travail et disparition de l'Argent sont liées. L'Argent, en effet, a toujours été quelque chose d'essentiellement ambivalent. D'un côté, on peut acheter une sandale dix francs parce qu'elle a véritablement coûté dix francs à celui qui l'a fabriqué. C'est ce que l'on appelle la valeur d'usage. D'un autre côté, on peut acheter la sandale dix francs parce que celui qui la vend trouve que cinq francs n'est pas assez cher, et que quinze francs l'est trop. C'est ce que l'on appelle la valeur d'échange. Toute l'histoire du concept Argent à travers les âges est une perpétuelle oscillation entre ces deux pôles, valeur d'usage et valeur d'échange. Quant à la Révolution, elle prône l'abandon de la valeur d'échange au profit de la valeur d'usage.
Or supposez qu'existe une machine relativement intelligente capable de faire votre travail à votre place. Supposez aussi que, par un acte révolutionnaire, cette machine devienne propriété collective, --- soit que son auteur ait des idées avancées, ce qui peut arriver, soit que la Révolution la collectivise de façon autoritaire, ce qui peut arriver également. Vu que cette machine est à tous, ou, pour le dire autrement, vu que tous peuvent s'en servir pour produire, plus personne ne peut se prévaloir de ce stupide "droit de propriété" bourgeois qui en limite les bénéfices au seul possesseur. Donc, cette machine est, absolument parlant, source de richesse infinie. Et votre seul travail est de la maintenir en état de temps en temps, à moins qu'elle n'ait été également programmée (2) pour le faire. Question : quel besoin avez-vous d'Argent dans ces conditions ? Les produits sont là : il n'y a qu'à les cueillir. Que les matières premières soient individuelles, soit. Mais l'appareil de production est collectif. Il n'y a plus à rétribuer l'effort, puisqu'il n'y a plus d'effort. Nous sommes véritablement dans une économie totalement différente de l'économie bourgeoise. Une économie où la véritable richesse est le partage des savoirs, et où le véritable moteur est le don. J'espère que ce que je laisse entrevoir ne laissera pas indifférents mes camarades exploités du monde entier.
NOTES
1. Le point (3.a) est dû au fait que dans la machine de Turing, abstraction de l'ordinateur, le programme est mis sur le même plan que les données. Le point (3.b) est dû au fait que la mémoire de traitement automatique est une ressource quasiment inépuisable, infinie. Le point (3.c) est dû au fait que la planète est à présent câblée de telle sorte que les paquets d'information vont très rapidement d'un point à un autre.
2. Ce qui amène d'ailleurs à l'idée intéressante que, les machines étant nos esclaves, et sachant évoluer de par elles-mêmes, nous pourrions avoir intérêt à les salarier, --- en somme recréer le capitalisme dans le monde des machines, et jouir du socialisme dans le monde des humains.
Nouvelle économie et société marchande
Il est d'usage, dans les salons et dans les hebdomadaires "tendance", de décliner sans beaucoup de recul les innombrables bienfaits de la fameuse "nouvelle économie". Bien que les prétentions du NASDAQ ne soient pas également perçues comme le filon, la poule aux oeufs d'or, --- et bien que déjà certains commentateurs subodorent le krach imminent ---, la "spéculation" (dans tous les sens du terme) va bon train. \`A en croire nos économistes libéraux, nous serions entrés dans une nouvelle ère de croissance, profitable à toutes les couches de la société, --- même la Bourse et l'e-commerce deviendraient des entreprises de philanthropie généralisées.
Si j'ai bien l'intention de contester ici cette vision optimistique et essentiellement hystérique des choses, ce n'est pas non plus pour dénier toute nouveauté révolutionnaire aux techniques qui sous-tendent l'Internet. En effet, ces techniques, qui doivent beaucoup aux réseaux, énormément à l'ordinateur, et finalement tout à cette entité mathématique abstraite que l'on appelle "machine de Turing", --- ces techniques, donc, sont bel et bien révolutionnaires, --- tout comme étaient révolutionnaires la machine à vapeur ou le chemin de fer. Simplement, il faut s'entendre sur les mots.
Je dis que la machine à vapeur est révolutionnaire, parce que c'est à cause de cette machine que la production s'est massivement industrialisée, qu'ont pu se concentrer les grands capitaux, que la bourgeoisie a pu prendre le pouvoir, que par contrecoup le socialisme est apparu comme système oppositionnel. Tout ceci figure déjà, en substance, dans le Manifeste du Parti Communiste.
La machine à vapeur, c'était une extension du travail musculaire. D'aucuns disent : une prothèse. L'Homme, en effet, ne cesse de concevoir des inventions qui décuplent les facultés de ses organes récepteurs ou effecteurs. Il invente le vêtement, qui est une extension de la peau ; la roue et le véhicule, qui sont des extensions du pied ; le télescope, les lunettes et le microscope, qui sont des extensions de l'oeil ; le livre, peut-être la plus belle de ces inventions, qui est une extension de la mémoire ; enfin, toutes sortes de choses, qui sont des extensions de telle ou telle fonction biologique humaine.
Or, l'ordinateur, --- c'est-à-dire le type de l'invention cybernétique moderne, l'unité du système de la nouvelle économie ---, est une extension du cerveau. Extension encore primitive, certes, dans la mesure où nous n'en sommes pas encore à la Deuxième Révolution Cybernétique, celle de l'Intelligence Artificielle. Mais extension tout de même, dans la mesure où cette machine déjà fort élaborée sait exécuter mieux que personne les tâches répétitives et ennuyeuses --- mais rationnelles --- que doit exécuter tout agent d'un travail simplissime.
En somme, là où la tâche n'est pas trop complexe et ne requiert pas la créativité humaine (artistique ou fonctionnelle), la machine peut avantageusement remplacer l'homme, et, --- c'est bien là le noeud du problème ---, ce remplacement est avantageux des deux points de vue irrémédiablement opposés que sont le point de vue marchand capitaliste, et le point de vue libertaire socialiste.
En effet, pour le capitaliste, une tâche automatisée, c'est un humain de moins à salarier. Certes, il faut bien entretenir la machine qu'on met à la place de l'humain licencié, --- mais une machine coûte moins cher qu'un humain, et puis, elle ne fait pas grève, n'est-ce pas ? Quant au socialiste, il voit également d'un bon oeil le remplacement de l'homme par la machine lorsqu'il s'agit d'une tâche ingrate, --- car l'humain ainsi libéré du fardeau du travail peut se consacrer à de plus nobles occupations. Voyez ce que dit le marxiste à ce sujet.
Pourquoi dire que cet accord objectif entre deux systèmes aussi opposés sur la nécessité de supprimer à terme le travail (ou du moins, le plus machinal du travail) est le noeud du problème ? Parce que la disparition du travail sera le problème économico-social clef des siècles à venir. Parce que, suivant l'idéologie dont on se réclame, les solutions apportées aux furieux bouleversements que ce fait brutal va engendrer seront diamétralement opposées. Sonder les antipodes de cette querelle économique, tel est aujourd'hui mon objectif ; alors risquons-nous à faire un peu de prospective ; et pour cela, commençons par quelques considérations théoriques des plus utiles.
La bombe théorique, l'étincelle qui met le feu à tout le système économique actuel, c'est, je le répète, la machine de Turing. Cette machine est le concept abstrait dont l'ordinateur et les cyber-objets sont la réalisation effective. Sans machine de Turing, pas de processeurs ni d'automation, et rien de tout ce qui va avec, depuis les robots sur les chaînes de montage jusqu'aux forums Usenet en passant par la Net Économie.
La machine de Turing c'est, --- pour le dire de façon imagée mais néanmoins essentiellement juste ---, une machine abstraite capable de traiter de l'information, c'est-à-dire des données, --- et de modifier son comportement en fonction de celles-ci. C'est la machine qui permet d'effectuer tout ce que l'on peut appeler du nom de calcul, --- calcul désignant ici non seulement les opérations sur les chiffres (donc les mathématiques), mais aussi celles sur les mots ou sur les concepts (donc la logique, et peut-être un jour, la pensée tout court).
Cette machine possède une autre propriété remarquable, c'est que sa structure (autrement appelée "le programme") est codée de la même façon que les objets sur lesquels elle opère (autrement appelés "les données"). Cela veut dire que, suivant l'intuition en cela géniale de Von Neumann, la machine peut se modifier elle-même, évoluer.
D'ailleurs, tout ce qui est "copie", "duplication", etc. et ce, à l'infini, fait partie des capacités de la machine. Dès lors, on voit que le concept classique de productivité explose, car on peut concevoir des machines pour fabriquer des objets, d'autres machines pour fabriquer ces machines, encore d'autres machines pour fabriquer les machines qui fabriquent les machines, etc. ou bien encore, des machines qui se fabriquent (et s'améliorent) elles-mêmes. Pris dans ce jeu de duplications à l'infini, --- dues au fait que la matière première des machines de Turing, l'information est une ressource virtuellement inépuisable ---, les concepts classiques du capitalisme (ou du moins, de la forme actuelle du capitalisme) périssent de male mort.
La ressource des machines de Turing, dit-on, est inépuisable. Cela veut dire que l'information, non contente d'être un substrat qui voyage plus vite que tout ce qui s'est conçu jusqu'à présent, non contente de participer mieux que personne à une certaine forme de mondialisation, --- cela veut dire que cette information, donc, est indéfiniment dupliquable, recopiable, modifiable, améliorable. Et cela veut aussi dire que le succès des machines de Turing nous fait passer dans une ère post-tayloriste sous régime d'abondance.
Qu'appelle-t-on "régime d'abondance" ? C'est un régime économique sous lequel, les ressources étant en quantité virtuellement illimité, il ne coûte plus rien de les dépenser. Or, ce qui est immédiat, c'est que l'argent, la monnaie, qui sert d'habitude à quantifier l'effort nécessaire pour produire ou bien échanger le bien de consommation (valeur d'usage ou valeur d'échange) n'est plus d'aucune utilité lorsque la production peut être effectuée à coût zéro. Autrement dit, la logique intrinsèque d'une économie à base de machines de Turing est...le communisme !
Il est vrai que la concentration des outils de production électronique au sein de grands groupes capitalistes, et le battage idéologique "e-commercial" autour des mêmes produits et des mêmes logiciels ne favorise guère la prise de conscience de cette réalité hautement systémique. Partout, c'est l'ultra-libéralisme qui semble triompher, mais ce système ne fait que hâter la révolution industrielle d'un nouveau type qui sera le signal de sa déchéance.
À tous les niveaux, les travailleurs de la Nouvelle Économie possèdent les rouages qui leur permettront de dépasser la logique marchande. Le potentiel révolutionnaire de ces travailleurs aujourd'hui exploités (et, bien malgré eux, complices de l'exploitation ambiante), est immense. Ici, nous retrouvons l'idée de Marx selon laquelle le capitalisme nous fournira les briques avec lesquelles construire son successeur, le socialisme. Si ceci n'est pas clair, laissez-moi vous donner un seul exemple.
Tous les ordinateurs que l'on achète de nos jours sont livrés avec un "système d'exploitation", c'est-à-dire en quelque sorte avec une "boite à outils" qui permet de "bricoler" deux ou trois trucs sur sa bécane. Cette boite à outils que l'on vous vend à tout prix s'appelle Windows. Ce n'est pas la seule qui existe, --- et ce n'est pas non plus la meilleure, à tous points de vue ---, mais c'est celle que l'on vous force à consommer. Acheter un ordinateur configuré pour fonctionner avec Windows, c'est, pour donner une image, un peu comme si lorsque vous achetiez une télé, on vous forçait à ne regarder que TF1 dessus.
Or Windows est à tous égards un "logiciel" conçu selon (1) une optique marchande, (2) une logique fermée. Optique marchande parce que ce logiciel se vend et tend à faire acheter uniquement les produits qui sont "compatibles" avec lui (par exemple certains modems), sans parler du fait que Microsoft vise le monopole. Logique fermée parce que vous n'avez pas le droit de voir comment fonctionne un outil de chez Microsoft, --- vous êtes, vis à vis de cet objet, réduit au rôle d'utilisateur passif, --- il y a des mots moins polis pour décrire cette situation désagréable.
Mais il existe une contre-offensive à la logique marchande de Windows : les systèmes ouverts, aussi dits OpenSource. Ces systèmes sont gratuits (il est permis de vendre leur transport, --- souvent coûteux en ressources ---, mais non le produit lui-même, --- libre de charge), on peut les recopier à volonté, et leur diffusion est même encouragée au lieu d'être réprimée : il s'agit donc bien d'une logique qui n'a rien de marchand. D'autre part, l'économie globale des logiciels OpenSource est une logique de partage des savoirs, car chacun peut voir comment fonctionne (comment est conçu) un logiciel OpenSource ; et, pour peu qu'il ait les connaissances nécessaires, chacun peut modifier et/ou améliorer un tel logiciel, faisant ainsi profiter sur le champ la communauté de sa création individuelle. Il s'agit bien d'une pratique communiste et libertaire.
Ainsi donc, le système capitaliste est en train d'amorcer une mutation, dont le but est d'intégrer les outils cybernétiques pour faire toujours plus de profits et toujours plus d'exploitation. Ce système, faussement plus amical, et hypocritement philanthrope, continue son expansion cancéreuse qui gangrène la dignité et le fonctionnement biologique de la société humaine. Il semble se fortifier chaque jour des acquis de l'informatique répartie et des réseaux, acquis dûs, répétons-le à l'invention de la machine de Turing. Mais, dans le même temps, les dieux du sous-sol veillent, sous la forme des nouvelles formes de production (économique) et d'organisation (sociale) que permettent les dernières technologies\ldots Et comme c'est en elles que réside le ferment de la société future, le succès de la Révolution qui s'annonce est inéluctable.
NOTE
- Le Droit à la Paresse, Paul Lafargue.
Le post-taylorisme ou de nouvelles communes
Le développement des nouvelles technologies est en train de faire passer le capitalisme dans une nouvelle phase, plus mondialiste et plus sauvage encore que la précédente. Ce développement actuel ne doit pas son origine à quelque nouveauté idéologique que ce soit, mais à un fait brutal (ou un bruit fatal ) une donnée purement matérielle, laquelle est l'introduction dans l'économie globale de la machine de Turing. Cette machine est l'entité abstraite dont la cybernétique et l'ordinateur sont les réalisations concrètes. Dans la mesure où l'essence de cette machine est la manipulation de l'information, --- information indéfiniment répliquable et modifiable par elle-même ---, ce sont tous les moyens et les rapports de production qui changent brutalement. On en déduit, suivant en cela une logique marxiste des plus orthodoxes, que vont évoluer de façon parallèles les modes de vie et d'exploitation des travailleurs, ainsi que, également, leurs formes de contestation et d'organisation (Internet, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg). Le premier de tous ces changements à venir, c'est de toute évidence la fin du taylorisme.
La pratique capitaliste des temps tayloristes, dorénavant obsolètes, c'est le travail en miettes, éparpillé le long d'une chaîne de montage, où le geste répétitif et mécanique de l'ouvrier n'a plus de sens. Le travail à la chaîne, c'est aussi l'oppression éhontée des individus, dans la mesure où les patrons, pour étouffer toute révolte possible, mettaient côte à côte des ouvriers ne parlant pas la m&eicirc;me langue : il s'agit donc à tout point de vue d'une dislocation dans l'espace et dans le temps.
À présent, le geste répétitif est accompli par des robots, les tâches ingrates sont automatisées ou en cours d'automatisation, et tout dans le fonctionnement de la machine de Turing nous incite à penser qu'elle renverra dans les "poubelles de l'Histoire" le travail social le plus mécanique. À l'inverse, la concentration du capital en unités de travail de plus en plus fortes subit un processus inverse, dans la mesure où maintenant les gens qui en ont les moyens peuvent se payer, --- en achetant un simple ordinateur ---, l'équivalent d'une usine miniature. Mais l'exploitation capitaliste n'a pas diminué pour autant, elle a juste changé de nature ; et là où nous avions des travailleurs éparpillés dans le temps et l'espace, nous avons peut-être maintenant des "connectés" perdus entre espace virtuel et temps réel...
Voilà pour les nouvelles formes de production. Formes qui, comme toujours, ne font que dissimuler un rapport de force brutal entre deux classes essentiellement antagonistes : les prolétaires et les bourgeois. Mais là où il y a nouvelles formes d'exploitation, il y a aussi, fatalement, nouvelles formes de luttes et d'organisation. C'est-à-dire que si le capitalisme entre dans une nouvelle phase (dont le représentant est l'énervant ultra-libéral style Bill Gates), le socialisme, son pendant, entre du même coup, dialectiquement, dans une phase également critique et dont dépendra l'issue du combat (et pour le coup, son représentant pourrait être Richard Stallman, l'inventeur du
Et c'est bien ce qui se passe : face à la montée en puissance d'un néo-libéralisme sans scrupule qui "e-commercialise" tout ce qu'il peut, des initiatives informatiques locales se créent, et un nouveau style de communes apparaît. À bien des égards, utopistes : mais tel est nécessairement la première forme d'un système oppositionnel. Ces communes, qui pratiquent, parfois à leur insu, l'anarchisme ou le communisme, basent leurs moyens d'action sur la nature profonde des objets (c'est-à-dire des instruments de productions) que la société post-tayloriste a engendré. Car les objets contiennent de l'information, ou, si l'on veut, une morale. Il s'agit donc en quelque sorte d'un socialisme qui se construit, d'un socialisme en mouvement.
Ces essais de socialisme appliqué risquent à vrai dire à tout moment de s'abîmer dans les gouffres du ratage apocalyptique, tant est vrai le mot de Marx qui, parlant des expériences utopistes, disait qu'il s'agit "[d']expériences en petit qui échouent naturellement toujours". ( Manifeste du Parti Communiste, III, 3. ) Et pourtant... on ne saurait médire de la volonté pragmatique de ces pionniers économiques qui tentent d'inventer de nouvelles pratiques plus dignes et plus justes, --- pratiques révolutionnaires en ceci qu'elles s'appuient effectivement sur la nature intrinsèque des nouveaux modes de production, --- sur leur logique interne, et donc, en définitive, sur les nouvelles conditions de vie du prolétariat.
Comme exemple de commune informatique communiste fonctionnant pratiquement sans faille, je citerai l'Altra Quaze. Il s'agit d'un exemple que je connais bien, puisque je suis l'un de ses fondateurs !
Qu'est-ce que l'Altra Quaze ? La réponse n'est guère aisée, dans la mesure où il s'agit d'une entité si nouvelle que les mots manquent pour pleinement la décrire. Disons, pour commencer, qu'il s'agit d'un ordinateur dont la propriété est, non pas individuelle ou privée, mais collective. L'Altra Quaze, c'est ce qui reste de ma machine depuis que j'en ai retrocédé par contrat une partie à une communauté d'utilisateurs appelés "les connectés".
Que trouve-t-on sur l'Altra Quaze, et quel est son principe de fonctionnement ? En quoi est-ce une commune informatique ? Je vais répondre à toutes ces questions. En premier lieu, l'Altra Quaze est, pour l'heure, essentiellement composée d'un conteneur global de messages (appelé l'Altra). Ce conteneur est une sorte de forum dans lequel chaque contribution peut répondre si l'on veut à une autre contribution antérieure. C'est le lieu de tous les débats et de toutes les opinions.
Comme il faut bien administrer le système, --- c'est-à-dire créer des accès pour les nouveaux venus, supprimer ou déplacer les messages qui ne sont pas au bon endroit, etc. ---, on a institué une série de "lois" qui définissent ce qu'il est permis de faire (ou de ne pas faire) au gestionnaire. De la sorte, --- et bien que le pouvoir du gestionnaire (dont le nom technique est root ) soit a priori absolu ---, les prétentions des dirigeants sont fortement restreintes, et ne peuvent contrecarrer l'exercice des libertés individuelles. En un mot, le serveur est doté d'une Constitution.
Afin de préserver le caractère démocratique de l'Altra Quaze, il y a également trois instances bien distinctes : l'Exécutif, --- autrement dit : le root ---, le Législatif et le Judiciaire. Le Législatif est en fait formé par l'assemblée des connectés, poétiquement dénommée "Soviet Suprême". C'est le Législatif qui propose, discute, vote et déclare effectives les lois. Quant au Judiciaire, étant donné le nombre pour l'instant fort restreint de connectés, nous n'avons pas jugé bon de le confier à une nouvelle assemblée (auquel cas il aurait fait doublon avec le Législatif), c'est pourquoi il est confié à un unique individu dénommé Grand Sabreur, nommé par le Root et indéboulonnable pendant un an. En cas de litige concernant l'application d'une loi, c'est le Grand Sabreur qui tranche. De plus, il possède un droit de veto sur la modification des lois qui établissent comment l'on peut modifier la Constitution (ce qui permet d'éviter la situation dramatique dans laquelle on se trouverait si, ayant modifié accidentellement une de ces lois, la Constitution se retrouvait "verrouillée".)
La nature des "objets" produits et manipulés sur ce système (car l'Altra Quaze est aussi une vaste usine appartenant à tout le monde) requiert de la part de mon lectorat quelques connaissances techniques supplémentaires. En informatique, tout se ramène toujours à des {\em données}, qu'on stocke dans des fichiers. Ces fichiers peuvent êtres lus, écrits, modifiés, voire même "exécutés" (s'il s'agit en fait de programmes), mais les personnes qui peuvent faire cela ne sont pas toujours les mêmes (dans certains cas, il s'agit d'une seule personne, dans d'autres cas, de tout un groupe, et parfois enfin, de tout le monde sans exception).
Pour dire ce qui est, il existe essentiellement deux sortes de fichiers sur l'Altra Quaze. Je vais d'abord expliquer ceci avec les termes techniques, puis je donnerai une métaphore qui rendra la compréhension de tout ceci plus aisée pour le profane. Donc, il y a essentiellement deux sortes de fichiers : ceux qu'on exécute afin d'obtenir des produits, --- en quelque sorte il s'agit d'instruments de production ; et ceux qu'on utilise pour son propre usage, --- ceux-là seraient comme des biens de consommation, étant produits, mais ne produisant pas.
Hé bien, sur l'Altra Quaze, tous les fichiers du premier type, --- tous les instruments de production ---, appartiennent à la collectivité ; tout le monde peut voir comment ils fonctionnent, et tout le monde peut les utiliser. Mais ce qu'ils produisent, --- et d'une manière générale tous les fichiers de la deuxième catégorie, c'est-à-dire les biens de consommation ---, appartiennent en propre (de façon privée) à celui qui les a produit.
Ainsi, le programme qui permet d'enregistrer un texte dans le forum de débats, étant une mini-usine d'utilité publique, appartient à tous ; mais la contribution que chacun enregistre à l'aide de ce programme n'appartient qu'à son auteur : lui seul a le droit de corriger le texte qui est le sien.
Pour donner une image plus parlante aux yeux de ceux qui sont rebelles à l'informatique (et qui ont déjà déserté cet article, je le crains), c'est comme si on vivait dans un pays où toutes les usines à clous appartenaient à tout le monde, où tout le monde pourrait fabriquer des clous quand il veut, pourvu qu'il apporte le fer nécessaire à cette opération. Ce qui reste personnel, c'est le fer et les clous. Encore faut-il préciser que, dans le cas de l'Altra Quaze, le fer est gratuit, car il s'agit en fait de mémoire vive, pratiquement illimitée, et donc : on peut fabriquer autant de clous qu'on veut.
Cette forme d'organisation ne trouve pas son origine dans l'esprit d'un quelconque réformateur, mais dans la pratique des usagers (car je maintiens que j'aurais bien été incapable d'inventer tout cela tout seul, mais que ce fut le fruit d'une interaction avec les connectés en temps réel). Elle est le reflet d'une action en adéquation avec l'instant présent, d'une pratique en accord avec la théorie, --- l'opposition théorie/pratique devenant dépassée lorsque l'action doit tout au pragmatisme inventif.
Un autre exemple d'initiative socialiste, à l'origine des plus locales, mais dont l'interconnectivité extrême du Net a permis un essaimage des plus redoutables, c'est l'invention du copyleft. Ce mot, --- qui est aussi un jeu de mot assez ignoble sur le vocable copyright, droit de copie ---, désigne un statut légal dans lequel, loin d'interdire la copie de l'objet visé, on encourage sa duplication et sa distribution gratuite sans restriction aucune. Un programme sous copyleft n'appartient à personne en particulier, il est à tous, mais, --- contrairement aux programmes du domaine public ---, il ne peut être utilisé à des fins marchandes. Dans la mesure où nous vivons dans une société qui est, elle, essentiellement marchande, on voit que l'acte de copyleft est des plus révolutionnaires.
Il y a aussi, dans le même ordre d'idées, la licence GPL. Cette licence est, de prime abord, moins radicale que le copyleft, car elle autorise que l'on vende son objet, --- mais en fait, il faut voir que l'objet en question étant un paquet de logiciels fort vaste, son transport sur le réseau est si coûteux qu'il peut être plus avantageux de l'acheter à un "distributeur" : il s'agit ici de {\em fair trade}. En revanche, l'essence même de la licence est bel et bien dans le partage des savoirs, --- lequel s'oppose de façon intrinsèque à la logique segmentée des logiciels "propriétaires" du néo-capitalisme ---, car tout un chacun peut, dès qu'il en a acquis la compétence, modifier (et donc : améliorer) le code qui appartient à tous, faisant ainsi profiter la communauté entière de son expérience. De plus la licence GPL est très rusée et permet aux utilisateurs de "recycler" à leur avantage toutes les améliorations qui pourraient être le fait d'une utilisation marchande de ladite license.
En conclusion, on ne doit pas, concernant les nouvelles technologies, jeter le bébé avec l'eau du bain. Il serait tout aussi vain de ne voir dans la nouvelle économie qu'une resucée du capitalisme que de ne voir dans la machine à vapeur qu'une simple amélioration du moulin à vent ; en effet, la nature profonde des changements déjà amorcés tient à des concepts théoriques d'une très vaste portée (parmi lesquels les propriétés effrayantes de la machine de Turing) : comme il s'agit en derniers recours d'un changement radical dans les modes de production, la nécessité de nouvelles formes de luttes, --- et l'investissement des outils modernes par les militants ---, sont plus que jamais urgentissimes. À nous donc d'inventer la connectivité de demain.
NOTES